Introduction
Mardi 18 décembre 2007. Marbella
Noël approche.
Un Noël qui, comme dans mon enfance, n’aura de blanc que les boules de coton sur le sapin artificiel.
Pourtant le froid s’installe irrémédiablement sur Marbella par à coups intermitents qui se fanent sous les assauts du soleil levant, un froid doux qui pourtant, me pénètre lentement, paralysant mes sens, mes envies de sortir, éveillant par ailleurs toutes mes envies d’écrire.
De la fenêtre de notre petit salon encombré de livres, de peintures et de tout un fatras inutile, je regarde le jardin où quelques géraniums dansent sous le vent, tentant encore de fleurir, faisant éclater par endroit des grappes lourdes de tâches mouvantes sur les balcons peints de blanc.
Le soleil, repoussé par le bouclier des nuages ammasés, diffuse une pâle lueur dont les reflets couleur acier illuminent par moments la nature en attente.
J’ai rarement pris le temps d’observer attentivement ce bout de terre verdoyant maculé de rouge, de jaune, de jaune et de vert, saturé du parfum des jasmins et des roses épineuses qui bordent le chemin.
Je laisse mes pensées s’envoler tantôt vers un futur incertain, tantôt vers un passé tout aussi brumeux où toujours se bousculent dans ma tête rires et peines, joies et chagrins.
Je me revois enfant, dansant telle une reine, couverte de bijoux, brillante de colliers-choux dans les rues de Saint-Pierre.
Je me souviens d’odeurs de pierre, de bois, de sucre, de rhum, de sueur et de poussière et du sourire édenté des employés de mon père.
J’aurais aimé avoir gardé aussi des images de mes deux grands pères, Fernand le Géant et Paul le Grand, tout simplement parce qu’une petite voix sussure à l’oreille de mes rêves qu’ils ont tous deux planté les bases de mon destin plus profondement certainement que mes propres parents.
Papa Fernand, fatigué de son Auvergne natale, avait quitté Gramat, un village des Causses pour tenter aventure aux Caraïbes. Arrivé à la Martinique, il avait été embauché comme ouvrier à la poterie de la famille Petit.
Peu à peu, à force de travail, épaulé par celle que tous appelait Mamatte, qui a aimé aveuglément ce grand gaillard au regard et parler franc, il s’est fait une place au soleil, construisant sa propre fabrique de tuiles et carrafes sur la presqu’île poétiquement nommée Duchazel.
La propriété était isolée du reste de l’île par une mangrove épaisse et infranchissable, peuplée de palétuviers géants, de moustiques féroces, mais aussi de toutes sortes de crabes, fruits de mer, gibiers et richesses aquatiques.
On y accédait en bateau sur une sorte de pustule rocheux bardé de glaise où se prélassaient trois bâtiments de pierres et de bois, coiffés de tuiles rouges et vaguelées, aujourd’hui rasés pour aggrandir la piste d’atterrissage de l’aéroport du Lamentin.
C’est sur ce bout de paradis qu’a grandi ma mère, entourée de ses sept frères et deux sœurs, laissée libre de partir pécher à sa guise avec les garçons ou de grimper aux arbres.
Ils partagaient les repas autour de la grande table rectangulaire où on engloutissait chaque jour une bonne vingtaine de pains, jouissant en soirée des lumières de Fort-de-France, au Nord, de l’autre côté de la baie.
On m’a dit dernièrement que Papa Fernand était bel homme et, comme on dit chez nous, généreux de sa personne, distribuant aux bonnes autant de rejetons qu’à sa femme.
Pourtant ce petit monde vivait dans une harmonie relative qui ne sera ternie profondément que par la mort prématurée de Pierre, le cadet, mordu par un singe et emporté par la rage.
Comme dans toutes les familles, les Darnis ont souffert en temps Robert mais à Duchazel, la mer, le potager et les arbres fruitiers ont toujours pourvu à leurs besoins alimentaires.
Je me demande parfois s’il en a été ainsi pour Paul, dont je ne sais presque rien, sinon qu’il fut le tout premier à avoir oublié sa peur pour fouler le sol de Saint-Pierre après la catastrophe et dont le nom est gravé en lettre bleues à l’entrée du stade de la ville, juste à côté des ruines du théatre dont la scène embrasée par un nuage de feu en 1902, ne verra plus que le spectacle de quelques touristes curieux qui viennent y déclamer des tirades.
Triste dynastie il est vrai, timidement emergée de ses cendres refroidies, sans moyens, sans art, oubliée de tous sauf de quelques fous qui ont voulu y reconstruire une histoire.
J’ai vécu là-bas les premières années de ma vie, foulant chaque jour du pied les rues et le sol des demeures qui ont entendu les cris des martyrs de la Pelée, dont les flancs se sont enflammés si brusquement que leur agonie, Dieu merci, n’aura duré, j’imagine, que le temps d’un soupir, peut-être deux ou trois dans le pire des cas.
Certains convaicus de parapsychologie m’ont affirmé qu’il est possible que ces circonstances particulières aient eu un effet déterminant sur ma personnalité d’enfant, exacerbant peut-être une certaine perception d’un monde parrallèle peuplé d’esprits encore errants.
Je ne sais si c’est vrai, mais je sais maintenant avec certitude que nulle part sur cette terre ne vibre l’atmosphère de ces milliers de rêves en suspens, gravés dans les ruines de pierres mises à nu, parlant d’un passé révolu un beau matin de mai.
On y respire la mort à chaque coin, sur les falaises du Carbet trouée des assauts des canons anglais, au tournant d’un pan de mur écroulé, sur les flancs de la Montagne Pelée où la roche enchainée menace encore la ville endormie sous le poids de son passé. Pourtant, j’aime sa violence, j’aime sa douleur, j’aime ses couleurs, bénissant le ciel d’avoir respiré l’air de ses rues pavées, bercée par le chant des dernières lavandières de la Roxelane…
Pour rien au monde je ne voudrais être née ailleurs…..

Commentaires...
Bonjour, Généalogie des Darnis de Duchazel: http://pagesperso-orange.fr/lbop/Darnis/ Voir le fameux "manguier de Duchazel", et autres photos incunables! A bientôt. lbop@jpbourgeois.org
par: Jean-Pierre Bourgeois plus de 30 joursBonjour, Ma femme, Maryse Darnis, a bien connu Duchazelet, ainsi que son grand-père paternel, Fernand Darnis. Vous devez être cousines.
par: Jean-Pierre Bourgeois plus de 30 joursMerci à toi d'avoir lu et apprécié... Bisous voyageurs...
par: ....Nathalimagine .... plus de 30 jours 1 répondre à ce commentaire - montrercacherBonjour Ma femme, Maryse Darnis, a bienn connu Duchazel et et son grand-père paternel Fernand Darnis.
par: Jean-Pierre BourgeoisJ'étais exilée loin du net...et absorbée par toutes ces histoires vraies ou imaginées qui hantent mes rêves éveillés... Merci de ton coucou... Mille abrazos a tí, feliz año etc.... Bisous de Fée...
par: ....Nathalimagine .... plus de 30 joursEnormes bisous Madame Cheyenne... A consommer sans modération, car c'est meilleuer que les bonbons.....
par: ....Nathalimagine .... plus de 30 joursBonne soirée à toi aussi.... Bisous chocolatés.....
par: ....Nathalimagine .... plus de 30 joursPourquoi ne pas vous connecter ou vous inscrire?